Carrefour géopolitique en vue : L’Europe sera-t-elle sino-russe, étatsunienne ou… européenne ?

Glissements géopolitiques


Les implications à venir de l’éloignement des plaques tectoniques géopolitiques de l’Europe et des États-Unis


EU and US flags seen beneath the moon
© AP Photo / Virginia Mayo

Commentant ce qu’il voit comme une nouvelle tentative des décideurs américains d’utiliser l’Europe comme bélier contre la Russie, un blogueur russe, analyste géopolitique prodigieux, s’interroge sur les implications des efforts titanesques déployés par la Russie et la Chine pour détacher le continent européen de l’étreinte de Washington.

Dans son analyse, publiée par la plate-forme d’analyse PolitRussia, le blogueur et journaliste indépendant, sous le pseudo crimsonalter, suggère que lorsqu’il s’agit de déterminer la stratégie de la Russie envers l’Europe, « cela devient simple et clair pour quiconque a étudié l’histoire du 20ème siècle. »

« Aujourd’hui, nous assistons à une troisième tentative [en cent ans] pour utiliser l’Europe continentale comme bélier contre la Russie, Washington espère utiliser la même astuce simple » note le blogueur. À la base, la stratégie appelle les Européens et les Russes à en découdre, politiquement et économiquement, et peut-être même militairement, avec les États-Unis intervenant au dernier moment pour ramasser les morceaux, ainsi que les dépouilles de la victoire.

Polish farmers and horticulturists protest in Warsaw
Ruineuses ou pas, Washington insiste pour que l’Europe maintienne ses sanctions anti-russes © SPUTNIK / FILIP Klimaszewski

« Heureusement, ajoute le blogueur, le Kremlin trouve un tel scénario inacceptable … Les résultats du travail consistant de Moscou auprès des forces indépendantes d’esprit au sein de l’élite européenne, qui sont elles-mêmes insatisfaites de la perspective de devenir un simple bélier contre la Russie, se manifestent plus qu’ailleurs dans le domaine probablement le plus important, l’économie. »

Il est important de souligner que le principal conflit géopolitique dans le monde d’aujourd’hui n’est pas la Syrie, et certainement pas l’Ukraine, mais le conflit autour du Traité pour le commerce et les investissements du partenariat transatlantique – le TTIP − que les États-Unis tentent de forcer en Union européenne. Cet accord comprend des milliers d’articles, décrivant la coopération économique, technique et même juridique entre les États-Unis et l’UE.

De plus, alors que le TTIP a été présenté au public comme une « version plus forte » d’un simple accord commercial ordinaire, le blogueur remarque : « son caractère majeur est l’élimination totale de la souveraineté européenne. Sous prétexte de protéger les intérêts des investisseurs institutionnels américains, il est proposé que des tribunaux d’arbitrage privés puissent bloquer les lois adoptées par le Parlement européen, dans le cas où elles menaceraient les intérêts des entreprises américaines. »

En fait, si elle devait signer le TTIP dans sa forme actuelle, l’UE deviendrait une colonie des États-Unis, avec moins de droits que Porto Rico. Il est évident que Washington va utiliser toutes les méthodes d’influence à sa disposition pour signer l’accord le plus tôt possible.

« Mais ici, fait remarquer le blogueur, ceux qui pensent que l’Europe est déjà une colonie faiblement consentante des États-Unis, ont été frappés par un fait qui a brisé leurs attentes à priori : l’UE, par le truchement de l’Allemagne et de la France, a réussi à échapper à la signature de l’accord. Entre-temps, toutes les tentatives de l’introduire en douce à travers le Parlement européen n’ont également abouti à rien, comme toutes les négociations directes entre Washington et Bruxelles. »

Depuis deux ans, toutes sortes d’experts et de leaders d’opinion, convaincus de l’omnipotence des États-Unis, ont déclaré que le TTIP était une fatalité, et que si Obama exige qu’il soit signé, il sera signé, l’Europe n’ayant pas d’échappatoire. Ceux qui espéraient que l’élite européenne pourrait afficher son indépendance ont été déconsidérés comme vivant dans une chimère.

Cependant, les événements ont prouvé le contraire. Non seulement le TTIP n’a pas été signé, mais il exhale son dernier souffle, Washington reconnaissant déjà publiquement que l’accord doit être signé avant la fin du mandat du président Obama, ou sinon il court le risque d’être reporté indéfiniment.

Protesters depicting Statue of Liberty (L) and Europa on the bull take part in a demonstration against Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) free trade agreement ahead of U.S. President Barack Obama's visit in Hannover, Germany April 23, 2016
Adieu TTIP ? Le destin de l’accord commercial est dans la balance © REUTERS / KAI PFAFFENBACH

Les chances de Washington pour conclure l’affaire ont commencé à faiblir après que le Parlement européen a adopté une série d’exigences, y compris l’élimination des tribunaux supranationaux, ainsi que l’exigence de voir les sociétés américaines subordonnées aux lois européennes.

Le blogueur a rappelé que : récemment, les esprit indépendants de l’élite européenne ont décidé de frapper un autre coup contre les ambitions américaines : le Premier ministre français Manuel Valls a dit que l’accord sur le TTIP demeurerait impossible s’il ne prenait pas en compte les intérêts européens.

« Aucun accord de libre-échange ne devrait être conclu s’il ne respecte pas les intérêts de l’UE. L’Europe doit être ferme. La France sera vigilante à ce sujet »,  a déclaré Valls. « Je peux vous le dire franchement, il ne peut pas y avoir d’accord de traité transatlantique. Cet accord n’est pas sur la bonne voie », a-t-il ajouté.

Pour sa part, le blogueur remarque : Les médias américains ont noté avec tristesse que la sortie du Royaume-Uni de l’UE saperait encore plus toute chance d’obtenir l’accord, puisque Londres a été l’un des principaux partisans du TTIP au sein du bloc.

Election workers in the United Kingdom counting ballots following the country's vote on EU membership, June 24, 2015
Décompte des bulletins au Royaume-Uni après le vote du pays sur le Brexit le 24  juin 2015 © SPUTNIK / ALEXEY FILIPPOV

Dans cette optique, le blogueur a ajouté, « Il est significatif que la chancelière allemande Angela Merkel ait décidé de revenir à l’idée d’un espace économique commun s’étirant de Lisbonne à Vladivostok. Quel que soit le scepticisme des commentateurs russes, ce geste doit être pris très au sérieux, même si ce n’est qu’une étape … destinée à accoutumer progressivement la société européenne − et même une partie de l’élite − à ce qui peut sembler maintenant comme le plus improbable des scénarios futurs. »

Committee on Eastern European Economic Relations
Aucune unité en Allemagne ? Le front anti-russe semble s’effriter © PHOTO: C. HIMMIGHOFFEN / OST-AUSSCHUSS.DE

Plusieurs autres événements, y compris les résolutions des législateurs italiens en faveur de la reconnaissance de la Crimée dans le cadre de la Russie, la critique formulée par le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier contre les exercices de l’OTAN sur les frontières de la Russie, et la visite du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker au Forum économique international de St. Petersbourg − malgré les protestations du Département d’État américain − devraient être considérées dans la même optique, selon l’analyste.

C’est dans ce même contexte que le travail conjoint des présidents de la Russie et de la Chine devrait être jugé. Ils tentent d’offrir aux Européens − et pas seulement à eux − une autre vision de l’avenir, sans subordination aux États-Unis. La tentative d’arracher l’Europe aux griffes des États-Unis, ou plus précisément d’aider les esprits indépendants de son élite économique à le faire, est un projet russo-chinois commun, de la même importance à Moscou qu’à Pékin.

En fin de compte, le blogueur écrit : Il ne faut pas oublier que le principal projet géopolitique de la Chine − la ceinture économique des Routes de la soie − sera totalement dénué de sens si l’Europe n’y participe pas, ou si les règles du jeu sur le continent européen sont décidées à Washington. Dans le même temps, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la Russie est aussi nécessaire dans cet arrangement. D’une part, Moscou peut agir en tant que garant de la sécurité sur le continent européen. De l’autre, il peut servir en tant que gestionnaire du « pont logistique » entre l’Europe et la Chine, lequel ne peut pas être bloqué par un groupe aéronaval [US].

Si le projet de détacher l’Europe de l’étreinte de Washington est réussi, toutes les futures tentatives américaines pour maintenir son hégémonie mondiale seront isolées du plus grand continent du monde. « Pour le bien de la réalisation de ce scénario, il vaut la peine de faire un effort » conclut le blogueur.

Traduit et édité par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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