Américanisation et Islamisation de l’Afrique : paradoxe ou manipulation ?

 

Election générale en TUNISIE et intervention programmée de l’US ARMY en Ouganda…

 

Double tendance apparemment paradoxale : Américanisation via l’OTAN de l’Afrique et Islamisation via Obama et sa politique extérieure de “démocratisation” de l’Afrique. (baptisée printemps arabe…)

Comment expliquer ces 2 courants structurants ? Relire ICI notre post du  8 avril  relatif à l’instrumentalisation de l’Islam par l’occident pour lutter contre les rouges et les jaunes. (Russie et Chine, les 2 nouveaux alliés au sein du conseil de sécurité de l’ONU…). Lire la suite >>>

En Tunisie, comme en Egypte, l’enjeu principal qui a suivi les troubles et la chute du chef de l’État consiste en la réforme de la constitution et l’ouverture du pouvoir à l’opposition.

L’opposition tunisienne, qui s’organise peu à peu, demeure cependant, à ce jour, exclue du gouvernement provisoire, toujours composé, pour l’essentiel, des ministres choisis par Mohamed Gannouchi, l’ancien premier ministre de Ben Ali, et qui s’emploie à orienter les réformes en faveur du maintien des prérogatives de l’establishment politique et financier. 

Ce gouvernement a pourtant subi plusieurs remaniements depuis l’exil en Arabie saoudite du président Ben Ali, le 14 janvier 2011. 

L’historique de ces remaniements est riche d’enseignements sur la manière dont la « révolte » a été gérée par les autorités. Et il convient de s’y arrêter, pour comprendre la manière dont la « révolution » a été enrayée, le cas tunisien, outre qu’il fut le déclencheur de ce « Printemps arabe », étant aussi, sur ce plan, le plus complexe à disséquer. 

Le premier ministre Mohamed Gannouchi avait, dans un premier temps, espéré maintenir en place l’ensemble de l’appareil politique, tablant sur le fait que le départ du chef de l’État aurait constitué un exutoire suffisant à la révolte populaire ; il avait ainsi annoncé « la vacance de la présidence » et assuré lui-même l’intérim, le temps que le Conseil constitutionnel, en vertu de l’article 57 de la Constitution, désignât comme successeur le président du parlement, Fouad Mebazaa, fidèle du régime et membre de tous les gouvernements de Ben Ali. Ce dernier, toujours en vertu de la Constitution, recevait la charge d’organiser des élections présidentielles dans les soixante jours. 

En outre, dès le vendredi 14 janvier au soir, l’état d’urgence avait été proclamé, sous le prétexte que des « pillards » semaient le chaos dans la plupart des grandes villes du pays et que la « priorité absolue » du gouvernement devait être le rétablissement de l’ordre public. En conséquence, l’armée, dont le commandement, depuis le début des événements, s’était officiellement engagé à défendre le peuple, y compris contre la police du régime, et s’était dès lors attiré la sympathie populaire, a, sans difficulté, repris le contrôle de la rue, encadrant étroitement les manifestations et empêchant tout débordement, sécurisant les lieux du pouvoir. 

Il apparaît clairement que le parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), a ambitionné à ce moment-là de conserver intacte l’ensemble des institutions. 

Si une partie des contestataires avait déjà été satisfaite par le départ du président Ben Ali et a déserté la rue, la manoeuvre n’a cependant pas réussi à duper une large fraction d’une population tunisienne éduquée, qui a dès lors poursuivi son mouvement, revendiquant une nouvelle constitution et des élections présidentielles et législatives et exigeant le départ de tous les ministres issus du RCD. 

À l’occasion de ces manifestations, les intentions du commandement militaire sont apparues sous un jour moins idéal, l’armée intervenant régulièrement pour disperser la foule, violemment parfois et en coordination avec la police. 

Le premier ministre Gannouchi s’est essayé alors à une seconde manoeuvre, le 19 janvier, par un effet d’annonce du remaniement du gouvernement, de l’ouverture à l’opposition et de la démission du RCD de tous les ministres en exercice. En fait d’ouverture, seulement trois ministères furent concédés : l’enseignement, le développement régional et la santé. Et seule l’opposition officielle, « autorisée » sous la présidence de Ben Ali, fut invitée à participer. 

Cette seconde manoeuvre fut également un échec : conscients de la supercherie, les membres de l’opposition qui avaient accepté un portefeuille ont démissionné dans les heures qui ont suivi leur nomination et les manifestations se sont poursuivies. 

Le 25 janvier, Mohamed Gannouchi présenta un gouvernement dont seuls neuf des anciens ministres conservaient leur portefeuille. Cette troisième manoeuvre réussit : bien que la plupart des nouveaux ministres fussent issus des rangs de l’establishment benaliste, anciens hauts fonctionnaires, diplomates ou financiers liés au régime, seconds couteaux inconnus du grand public, ils furent acceptés par les manifestants. Mohamed Gannouchi, qui restait seul contesté, démissionna lui-même, le 27 février, mettant ainsi un terme aux derniers mouvements de protestation de masse susceptibles de menacer le régime. Il a été remplacé par Béji Caïd Essebsi, ancien président de la chambre des députés. 

Ce dernier remaniement fut accompagné du discours du commandant en chef de l’armée, le général Rachid Amar, qui s’est adressé directement aux manifestants, le 25 janvier, dévoilant un peu plus encore le jeu de l’armée : jouant sur les divisions qui ont commencé à naître au sein de la population (des manifestations pour la reprise du travail se sont heurtées à celles qui exigeaient la démission du gouvernement), le général Amar a demandé à tous les manifestants de rentrer chez eux, leur garantissant que l’armée défendrait le processus de démocratisation du pays. 

Depuis, si quelques changements bénins ont eu lieu, c’est cette équipe-là qui gouverne la Tunisie, cette équipe dont le ministre des affaires étrangères, Ahmed Ounaës, en déplacement auprès de la Commission européenne, le 2 février, avait déclaré : « le renversement de Ben Ali n’a rien à voir avec une révolution. (…) Ce régime fut une simple parenthèse despotique, mais qui a su apporter la modernisation de l’économie et faire passer la Tunisie du socialisme au libéralisme », propos qui ont entraîné sa démission le 13 février. 

Fait notable également, la police politique du régime benaliste n’a pas été démantelée et continue de surveiller et d’inquiéter les opposants. « Le dictateur est parti, la dictature est toujours en place. »

Ce gouvernement provisoire, au sein duquel les ballets et tours de passe-passe ont réussi a maintenir une majorité d’anciens membres du RCD, a tenté depuis lors, principalement, de hâter au maximum l’élection de « l’Assemblée nationale constituante », qui sera chargée de rédiger une nouvelle constitution, avant des élections législatives et présidentielles. 

Cela étant, dès le mois de mars, l’opposition a créé la « Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique », organe autoproclamé rassemblant des représentants de différentes formations politiques et d’organisations syndicales, professionnelles et régionales. 

C’est là un fait unique dans ce « Printemps arabe » : l’opposition a réussi (mais partiellement seulement) à remplacer les institutions de l’ancien régime par une instance issue de la révolte.

 
Cette Haute Instance a décrété la création d’une « Instance supérieure indépendante pour les élections » (ISIE), chargée de superviser les élections, en lieu et place du ministère de l’intérieur. Elle a aussi décrété que la plupart des membres du RCD ayant occupé des fonctions officielles ne pouvaient être candidats aux élections. 

En outre, initialement prévue le 24 juillet, l’élection de l’Assemblée nationale constituante a été reportée au 23 octobre 2011. 

Mais l’opposition historique n’a pas réussi à surmonter ses divisions et a présenté des listes concurrentes. 

Les vainqueurs de ces élections pourraient donc bien être les islamistes du parti Ennhada, d’une part, dont les candidats parcourent les provinces, distribuant argent et denrées (brimé sous Ben Ali, Ennhada était exsangue et encore sans ressources quelques mois avant la campagne électorale ; la question est donc de savoir quelle est l’origine des fonds qui alimentent cette onéreuse campagne). 

D’autre part, à côté de ces partis de l’opposition historique, sont apparues plus d’une centaine d’autres formations, soit plus de 10.000 candidats pour les 217 sièges de l’Assemblée constituante ; 1.635 listes déposées, presque 1.500 retenues, dont 146 pour les 18 sièges réservés aux Tunisiens de l’étranger.

 

Nombre de ces formations masquent le retour en lice de l’ancien régime et laissent aujourd’hui planer le doute sur l’avenir du projet de constitution, qui pourrait ainsi se jouer entre les islamistes et l’ex-RCD. 

Pierre Piccinin, Historien et politologue

Pierre Piccinin est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.

 

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Le 14 octobre, le président Obama a annoncé que les Etats-Unis allaient envoyer des forces spéciales américaines en Ouganda pour prendre part à la guerre civile. Dans les mois à venir, des troupes de combat américaines vont être envoyées au sud-Soudan, au Congo et en Centrafrique. Elles n’engageront le combat qu’en cas de “légitime défense” a dit Obama de manière satirique. Avec la Libye tombée dans l’escarcelle, une invasion américaine du continent africain prend forme.

La décision d’Obama est décrite par la presse comme étant “hautement inhabituelle” et “surprenante” et même “bizarre”. Il n’en n’est rien. Ceci n’est que la logique de la politique américaine depuis 1945. Prenez le Vietnam. La priorité était d’arrêter l’influence de la Chine, un rival impérialiste et “protéger” l’Indonésie, que le président Nixon appela “le plus gros magot en ressources naturelles de la région.. La plus grande des récompenses”. Le Vietnam était simplement sur le chemin et le massacre de plus de trois millions de Vietnamiens, la dévastation et l’empoisonnement de leur pays étaient le prix de la réalisation des objectifs de l’Amérique. Comme toutes les invasions américains suivantes, un sentier de sang qui s’étend de l’Amérique latine à l’Afghanistan en passant par l’Irak, le leitmotiv était toujours la “légitime défense” ou “la cause humanitaire”, des mots vidés depuis longtemps de leur sens propre.

En Afrique, dit Obama, “la mission humanitiare” est d’assister le gouvernement de l’Ouganda à se défaire de l’armée de résistance de dieu (LRA) qui a “tuée, violée et kidnappée des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en Afrique centrale”. Ceci est une description juste de la LRA, évoquant de mulitples atrocités administrées par les Etats-Unis, tel le bain de sang des années 1960 suite à l’assassinat arrangé par la CIA de Patrice Lumumba, le leader congolais indépendant et premier ministre légalement élu pour la première fois au Congo, ainsi que le coup d’état perpétré par la CIA, installant au pouvoir Mobutu Sese Seko, vu comme le plus vénal des tyrans africains.

L’autre justification d’Obama invite également la moquerie. Ceci est du ressort de “la sécurité nationale américaine”. La LRA a fait son sale boulot depuis 24 ans, sans intérêt particulier des Etats-Unis. Aujourd’hui, elle se compose de quelques 400 membres armés et n’a jamais été aussi faible. Quoi qu’il en soit, la “sécurité nationale américaine” veut en général dire l’achat d’un régime corrompu et veule, qui possède quelque chose que Washington veut. Le “président à vie” ougandais Yoweri Museveni a déjà reçu la plus grande part des 45 millions de dollars d’aide militaire des Etats-Unis, incluant les drones favoris d’Obama. Ceci est son pourboire pour combattre une autre guerre par proxy contre l’ennemi islamiste fantôme de l’Amérique, le groupe Shabaab basé en Somalie.La LRA jouera son rôle imparti de diversion par relation publique, en distrayant les journalistes occidentaux avec ses histoires d’horreur habituelles.

Quoi qu’il en soit, la raison principale pour laquelle les Etats-Unis envahissent l’Afrique n’est pas différente de celle qui enflamma la guerre du Vietnam. C’est la Chine. Dans le monde de la paranoïa institutionalisée auto-infligée, qui justifie ce que le général David Petraeus, l’ancien chef d’état major maintenant à la tête de la CIA, suppose être un état de guerre permanent, la Chine est en train de remplacer Al Qaïda comme la “menace” officielle contre l’Amérique. Quand j’ai interviewé Bryan Whitman, un secrétaire d’état adjoint du ministère de la défense, l’an dernier, je lui ai demandé de décrire le danger courant auquel l’Amérique fait face en ce moment. Il répéta visiblement embarassé, “les menaces asymétriques, les menaces asymétriques”. Ces menaces justifient le blanchiment d’argent sale que l’état effectue avec les conglomérats d’armes et le plus gros budget militaire de l’histoire. Avec Oussama Ben Laden hors service, la Chine reprend le flambeau.

L’Afrique est l’histoire à succès de la Chine. Là où les Américains amènent leurs drones et la destabilisation, les Chinois amènent des réseaux routiers, des ponts, des barrages. Ce qu’ils veulent ce sont les ressources, spécifiquement les hydrocarbures. Avec les plus grosses réserves de pétrole du continent africain, la Libye de Mouammar Kadhafi était une des sources les plus importantes de la Chine. Lorsque la guerre civile éclata et que les “rebelles” furent soutenus par l’OTAN sous couvert d’une histoire fabriquée de toute pièce à propos de Kadhafi planifiant un “génocide” à Benghazi, la Chine évacua ses 30 000 ouvriers de Libye. La résolution du conseil de sécurité de l’ONU qui autorisa une “intervention humanitaire” de l’occident fut expliquée succintement par le conseil transitoire au gouvernement français, ce qui fut publié le mois dernier par le journal Libération et dans lequel le conseil national de transition libyen offrait 35% de la production nationale de pétrole à la France “en échange” (le terme utilisé) d’un soutien “total et permanent” de la France au conseil de transition. Portant la bannière étoilée dans un Tripoli “libéré” le mois dernier, l’ambassadeur américain Gene Cretz laissa échapper: “Nous savons que le pétrole est le joyau de la couronne des ressources naturelles libyennes !”

La conquête de facto de la Libye par les Etats-Unis et ses partenaires impérialistes annonce la version moderne de la “ruée sur l’Afrique” de la fin du XIXème siècle. Tout comme la “victoire” en Irak, les journalisres ont joué un rôle essentiel et critique en divisant les Libyens entre de bonnes victimes et de mauvaises victimes. Une une récente du journal Guardian illustra une photo d’un combattant “pro-Kadhafi” effrayé aux mains de ses geôliers aux yeux élargis avec la mention “célébrez”. D’après le général Petraeus, il y a maintenant une guerre de la “perception… qui est continuellement conduite à travers les médias”.

Depuis plus de dix ans, les Etats-Unis ont essayé d’établir un commandement militaire sur le continent africain, AFRICOM, mais ont été repoussés par les gouvernements, appréhensifs des tensions régionales que cela impliquerait. La Libye et maintenant l’Ouganda, le sud-Soudan et le Congo leur donnent une autre bonne chance. Comme le révèlent les câbles fuités par Wikileaks du bureau national stratégique pour le contre-terrorisme, les plans américains pour l’Afrique font partie d’un schéma global qui verra 60 000 forces spéciales, incluant des escadrons de la mort, opérant dans 75 pays, de bientôt opérer dans 120 pays. Dick Cheney le dît dans son plan de “stratégie de défense) des années 1990, l’Amérique désire simplement dominer le monde.

Que ceci soit maintenant le cadeau de Barack Obama, le “fils de l’Afrique”, est d’une ironie suprême. Où cela l’est-il vraiment ? Comme Frantz Fanon l’a expliqué dans “Black Skin, White Masks”, ce qui importe en fait n’est pas tant la couleur de votre peau, mais le pouvoir que vous servez et les millions que vous trahissez.Obama, The Son of Africa, Claims a Continent’s Crown Jewels, paru le 20 octobre 2011.

Article original en anglais :

John Pilger est un journaliste, scénariste et réalisateur australien.

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